Vivre et traduire en Norvège : ce qu’on ne vous dit pas

Voici le dernier épisode de ma série « Plus de la moitié de ma vie en langues étrangères ». Dans les épisodes précédents : mon premier départ aux îles Shetland, mes années à Glasgow et mon apprentissage du norvégien, jusqu’au niveau C1.
Cette fois, je vous raconte comment je suis devenue traductrice en Norvège, et je vous livre ce que la vie ici a de moins carte postale : l’hiver, les codes sociaux et la cuisine.
Devenir traductrice en Norvège
Je rêvais depuis des années de créer ma propre entreprise, et les services linguistiques restaient au premier plan de mes séances de brainstorming.
J’avais les compétences, assez d’économies pour me donner le temps de me lancer et un emploi alimentaire qui me permettait de payer mes factures.
Pour la petite histoire, je travaillais comme vendeuse chez Søstrene Hagelin, une poissonnerie-traiteur fondée en 1929, aujourd’hui presque centenaire et devenue l’une des enseignes phares de Bergen.

Je travaillais environ huit heures par jour, je passais mes soirées à la bibliothèque universitaire à réviser pour mon examen de norvégien, qui approchait, puis je rentrais dans mon petit appartement sous les combles, à Landås, l’un de ces quartiers populaires que l’arrivée du tramway a quelque peu gentrifiés depuis.
Puis un jour, tout s’est cassé.
Depuis plusieurs années, je traînais comme un boulet une impression de dépression, avec des troubles hormonaux et toujours un gros flou sur la manière de gérer la charge mentale accrue par ma neurodivergence. J’avais tenté de rattraper les revenus sacrifiés pendant mon année de volontariat en accumulant les petits boulots : responsable de cantine, femme de ménage, baby-sitter, employée de café et, au besoin, de bibliothèque. À Dale, je travaillais souvent plus de 50 heures par semaine, avec des pics à 60 ou 70 heures, auxquelles j’ajoutais des séances de sport et, bien sûr, plusieurs kilomètres de marche par jour pour rentrer chez moi, en haut de la colline, parfois dans une neige qui m’arrivait à mi-mollet.
Arrivée à Bergen, j’ai à peine relâché le rythme.
Tout s’est écroulé un matin, devant le four de la cuisine : complètement épuisée, je n’arrivais plus à tenir debout.
Le burn-out m’avait frappée de plein fouet.
Sans vouloir m’étendre, les examens médicaux ont révélé un problème physique qui a donné lieu à plusieurs mois d’attente pour une première intervention, puis encore quasiment un an pour une opération plus lourde.
Entre-temps, pendant mon arrêt maladie, j’ai fait le point et j’ai décidé de reprendre des formations et de construire peu à peu une présence en ligne pour proposer des services linguistiques : traduction et rédaction. J’ai mis quelques mois à trouver des clients réguliers, mais c’était le début de mon entreprise, qui s’appelait alors Harrespil (un cercle de pierres en basque, clin d’œil à ma passion pour le patrimoine et l’histoire ancienne).
Aujourd’hui encore, je subis les séquelles de ma fatigue chronique, même si je suis clairement en voie de rétablissement.
La formation suivie en 2020 pour devenir praticienne en programmation neurolinguistique (PNL), ma pratique du journaling et l’adoption du minimalisme m’ont permis de réduire de façon drastique ma charge mentale tout en désamorçant des mécanismes qui me freinaient. Depuis, je vis mieux.
De l’anglais et du norvégien vers le français
Au fil des années, je me suis professionnalisée.
J’ai suivi des formations pour mieux gérer mon entreprise.
L’usage d’un logiciel de traduction assistée s’est imposé. Le moment venu, j’ai choisi Trados.
Les missions ont été variées et ont évolué avec le marché :
- rédaction de textes pour une plateforme éducative qui propose des cours en ligne
- rédaction SEO de pages de ventes, d’articles de blog, de descriptions de produits
- spécialisation dans la mode, après des missions rédactionnelles poussées et plusieurs formations, dont le certificat INSIDE LVMH et un programme de plusieurs mois sur l’univers de la mode auprès de Condé Nast, le groupe de presse qui publie Vogue, Vanity Fair et Glamour
- traductions littéraires de l’anglais, qui ont débouché sur un contrat pour cinq livres norvégiens
- quelques traductions techniques

L’arrivée de l’IA a cassé pas mal de repères et en a confirmé d’autres.
Comme j’ai une certaine facilité à créer des systèmes, j’ai décroché plusieurs badges de compétences Notion, et je suis actuellement un Master en IA & Innovation auprès de TranslaStars. Ses modules, passionnants, me confortent dans l’usage de processus qui me facilitent la tâche au quotidien, sans effacer mon expertise.
Trouver sa place dans le milieu professionnel
En raison de mes problèmes de santé, mais aussi parce que les réunions virtuelles ne me rebutent pas, mon réseau professionnel s’étend au-delà des frontières de la Norvège.
J’ai rejoint plusieurs associations professionnelles. Celle à laquelle j’appartiens actuellement est Tekstallianse, une association de professionnels de l’écrit née à Bergen, dans l’ouest du pays. Elle organise toutes sortes d’événements, dont des rencontres sur Zoom auxquelles j’assiste de temps en temps. C’est une heure privilégiée pour croiser des gens de nombreux métiers : écriture, traduction, organisation d’événements culturels…
Le bain linguistique de mes premières années en Norvège m’a permis d’accéder à certains codes. Je connais les coutumes norvégiennes, je comprends le mode de vie. Au-delà des mots, c’est une facette importante de mon métier de linguiste.
Cela dit, il était important pour moi de garder le contact avec ma langue cible, le français.
J’écoute des podcasts, je lis des romans, et je regarde parfois un épisode de série ou une vidéo sur YouTube pour rester au fait des expressions de la vie de tous les jours.
Vivre en Norvège au quotidien : ce qu’on ne vous dit pas
Passons maintenant aux confidences, si vous le voulez bien : au-delà des fjords de carte postale, la Norvège a des côtés moins connus, et plus déroutants.
La pluie, la lumière et l’hiver
Je ne vais pas prétendre ne pas avoir souffert des conditions hivernales lorsque je vivais à Dale.

Les températures chutent vite, et le vent amplifie cette sensation de froid absolu.
Comme disent les Norvégiens : Det finnes ikke dårlig vær, bare dårlige klær. En gros, il n’y a pas de mauvais temps, seulement des vêtements inadaptés.
Concrètement, dès que la neige arrive, il faut enfiler sur ses chaussures une sorte d’élastique muni de crampons, façon équipement d’escalade. On appelle ça des brodder. Il en existe de toutes sortes : pour marcher, pour courir, pour des sports plus extrêmes.
Au quotidien, dès que ça gèle, je marche comme un pingouin, avec ou sans mes brodder. J’avoue que c’est l’une des raisons pour lesquelles je m’interroge sur mon avenir en Norvège, d’autant que l’âge n’améliorera pas ma mobilité. Je n’ai jamais autant glissé ni autant chuté que depuis que je vis ici, et c’est une sensation qui me déplaît particulièrement.
Et pour vous prouver que je ne suis pas une petite nature qui exagère, voici à quoi peut ressembler l’escalier de mon immeuble pendant plusieurs jours, en plein cœur de l’hiver.

Point positif tout de même (enfin, c’est relatif) : le climat pluvieux de Bergen va de pair avec des températures plutôt douces. La neige s’y change généralement très vite en ce que nos amis québécois appellent la slush : une gadoue à moitié gelée, sur laquelle les crampons n’ont aucune prise.
Ajoutez à cela l’obscurité.
Personnellement, je la combats à coups de compléments alimentaires vitaminés, comme le Floradix ou le Sana-sol (un grand classique norvégien), et j’ai changé mes ampoules pour une lumière plus chaude.
Codes sociaux et amitiés norvégiennes
Là où mon expérience diffère sans doute de celle de beaucoup d’expatriés, de touristes ou d’immigrés en Norvège, c’est que j’ai commencé mon séjour dans un village où tout le monde se connaissait. De plus, mon volontariat m’a amenée à être présente dans plusieurs lieux de la commune : la bibliothèque, le café culturel, la maison de retraite, le collège et l’une des deux crèches.
Comme je suis moi-même très réservée dans ma vie privée, je n’ai pas souffert de la distance naturelle que les Norvégiens gardent avec les autres, et je n’ai eu aucun mal à me faire des connaissances. Qui plus est, le dugnad, ces corvées bénévoles qui peuvent réunir tous les habitants d’un quartier, m’a donné l’occasion de rencontrer encore plus de monde.
La cuisine norvégienne, vue par une Française
Dans l’épisode consacré à Glasgow, je vous ai parlé de mon amour pour la cuisine britannique. Je ne serais pas aussi positive sur la table norvégienne, à quelques exceptions près tout de même.
Ce que j’ai adopté… ou pas
Le poisson est l’une des bases de mon alimentation. Ma brève expérience de poissonnière m’a fait adorer les fiskekaker, ces petits « gâteaux » de poisson, souvent en forme de cœur, que l’on mange sur le pouce ou avec des légumes et de la sauce pour un lunsj léger.
Quand je travaillais au café de Dale, je préparais aussi tous les matins des skillingsboller, de gros roulés à la cannelle.
En revanche, je n’ai pas accroché aux spécialités de Noël. Pinnekjøtt et ribbe ? Non merci. Je garde un souvenir déplaisant de mon premier décembre en Norvège. Je suis entrée dans mon Kiwi local (l’équivalent d’un Lidl) et une odeur de viande pourrie (c’est en tout cas l’effet qu’elle m’a fait) m’a aussitôt prise à la gorge. Une pile entière de viande séchée pendant plus de six semaines trônait au milieu du magasin. Avec une copine qui avait la même impression, on avait plaisanté : jusqu’à la fin des fêtes, il allait falloir ramper dans les rayons, un mouchoir sur le nez, pour faire nos courses.
Par contre, j’ai goûté le rakfisk une fois et j’ai adoré. Comme quoi, le poisson fermenté… c’est une expérience à tenter.
Une table sans laitages
Cela dit, tous mes repères culinaires sont chamboulés en ce moment.
Comme je cherche depuis des années à atténuer les symptômes de ma fatigue chronique, j’ai fait de nombreux essais sur mon alimentation, et j’ai fini par supprimer toute forme de caséine.
Au bout de quelques jours, je ne souffrais plus d’inflammations chroniques et mes douleurs avaient quasiment disparu !
Heureusement, on trouve en Norvège de nombreuses alternatives végétales au lait. La marque belge Alpro est très présente ici, tout comme la suédoise Oatly, l’italienne Valsoia ou la norvégienne Berit. Vive l’international !
Plus de la moitié de ma vie en langues étrangères
Aujourd’hui, je n’imagine pas ma vie sans quatre langues au quotidien, que ce soit pour le plaisir ou pour mon travail.
Vivre dans un pays qui n’est pas le sien et communiquer dans une autre langue, c’est difficile, certes, mais c’est une expérience extrêmement enrichissante, celle dont je rêvais enfant.
Des cours d’espagnol aux îles Shetland, des salles de classe de Glasgow aux dialectes du Sunnfjord, chaque étape m’a appris ce qu’aucun manuel n’enseigne : une langue s’apprend en la vivant, on y fait des erreurs (parfois des harengs de l’enfer), et un jour, on se surprend à rêver dedans. La Norvège m’a aussi appris à ralentir, parfois malgré moi.
Toutes ces années entre les langues sont aujourd’hui au cœur de mon métier. Quand je traduis de l’anglais ou du norvégien vers le français, je ne transpose pas seulement des mots : je fais passer des habitudes, un humour et des façons de vivre que je connais de l’intérieur.
Si vous avez un projet de traduction ou de rédaction, vous trouverez le détail de mon travail sur ma page services, et vous pouvez m’écrire à hello@angeliqueolivia.com. Pour suivre la suite de mes aventures, linguistiques ou non, retrouvez-moi sur LinkedIn et sur Instagram.