Des cours d’espagnol aux îles Shetland : mon premier départ

J’ai passé plus de la moitié de ma vie à lire, travailler et rêver dans d’autres langues que le français. Aujourd’hui, je vis à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège, et je traduis de l’anglais et du norvégien vers le français. Vu de l’extérieur, le chemin peut sembler tout tracé. Il ne l’a pas été.
Avant Bergen, il y a eu Glasgow. Et avant Glasgow, il y a eu une collégienne qui a dû se battre pour apprendre l’espagnol, une étudiante niçoise qu’on orientait vers l’enseignement, et un premier départ au bout du monde qui ne s’est pas du tout passé comme prévu : les îles Shetland.
Cet article ouvre une série en quatre parties sur mes années à l’étranger. Commençons par le début.
Étudiante en anglais à Nice : l’envie de partir
J’en parle dans mon article sur la douance : je suis entrée au collège à l’âge de 8 ans et demi, chose qui, comme toutes les aventures, a apporté son lot de bonnes et mauvaises surprises. Par exemple, à l’entrée en quatrième, au moment de choisir sa LV2, ma prof d’espagnol, sceptique, a refusé d’accueillir une élève qui avait sauté autant de classes. La prof principale et le proviseur m’ont prise à part et ont tenté de me convaincre d’intégrer le cursus d’italien. D’habitude, j’aurais accepté sans broncher, ne voulant pas faire de vagues. Mais c’était trop important pour moi : quelque chose m’appelait dans l’espagnol. J’ai donc refusé l’italien (sans vouloir offenser les Italiens), et on m’a conseillé de me présenter en cours, tout simplement. La prof d’espagnol n’a découvert mon âge qu’en lisant les fiches de présentation qu’elle nous avait fait remplir, date de naissance comprise. Et j’ai assimilé la langue très vite.

C’est d’ailleurs la première langue étrangère que j’ai maîtrisée presque couramment, et je l’ai longtemps considérée comme ma deuxième langue. Aujourd’hui encore, elle me semble naturelle à l’oreille, même si je maîtrise désormais mieux l’anglais, que j’utilise encore plus souvent que le français.
Puis, au lycée, j’ai rencontré une copine qui me prêtait des films de Star Trek en anglais. J’ai changé de professeur d’anglais après quatre ans passés à être terrifiée par le même. J’ai commencé à lire en anglais : des magazines d’abord, puis des classiques simplifiés en version bilingue, et enfin des romans entiers. Le premier roman que j’ai lu en VO de bout en bout a été Carrie, de Stephen King.
Les cours d’espagnol se sont simplifiés et les cours d’anglais sont devenus de plus en plus complexes mais faciles pour moi, à mesure que mon vocabulaire s’enrichissait et que je me sentais de plus en plus à l’aise avec la langue. L’année du bac, mon lycée a rassemblé les terminales ES (économique et sociale) et notre classe de littéraires pour les cours d’espagnol. Le programme a été simplifié. J’ai perdu mon élan.
En prépa, la prof d’espagnol m’a entendue parler une fois, m’a dit que j’avais un accent horrible et ne m’a plus jamais adressé la parole en espagnol. Quand, à la fin de l’année, elle m’a demandé pourquoi je ne participais jamais… eh bien…
J’ai donc mesuré mes forces et mes faiblesses… et j’ai rejoint un cursus d’anglais à l’université de Nice. J’avais dix-sept ans à l’époque.
Une filière tournée vers l’enseignement
J’ai intégré la filière LCE (Langues et cultures étrangères) option anglais en 1999, en deuxième année de DEUG. C’était au siècle dernier. Les nomenclatures et les diplômes ont changé depuis.
Une chose était claire toutefois : on essayait déjà de nous orienter davantage vers le CAPES ou l’agrégation que vers des écoles de traduction ou d’autres maîtrises, professionnalisantes ou non.
Assistante de français : postuler sans y croire
Une expérience commune à beaucoup d’étudiants de ma section, véritable rite de passage, était de partir faire de l’assistanat de français à l’étranger entre la licence et la maîtrise, généralement au Royaume-Uni.
Comme une bonne partie de ma classe, j’ai postulé.
Je n’y croyais pas vraiment, puisque j’étais en dessous de l’âge minimum requis quand j’ai envoyé ma candidature.
L’entretien passé, le dossier envoyé et après quelques semaines d’attente, j’ai reçu la confirmation que j’avais obtenu un poste dans un endroit reculé de l’Écosse : les îles Shetland.
Les Shetland : un premier départ pas comme prévu
La déception d’une affectation au bout du monde
J’avoue que sur le coup, ça a été la douche froide. Je me souviens d’un mercredi soir, alors que mon père était venu me chercher en voiture après mon cours d’égyptien ancien. On n’en a pas vraiment parlé, mais c’était évident que j’allais m’y rendre à reculons. Pour moi, le coût du voyage était tout simplement prohibitif. J’avais demandé une ville pour pouvoir payer un billet d’avion moins cher et pouvoir m’appuyer sur un réseau de personnes plus étendu.
J’ai songé à ne pas partir, ou bien à demander que mon dossier soit replacé dans la pile pour une redistribution, au risque de ne pas être prise.
Quitte à vivre à la campagne, autant que ce soit sur le continent, et pas à des heures de ferry au large de l’Écosse.
Finalement, j’ai décidé de partir en me disant qu’après, je pourrais me rendre directement en Norvège, à Bergen, à la fin de mon contrat.
Une certaine fascination couvait déjà en moi pour ce pays, nourrie par les timbres estampillés NORGE que j’avais classés dans ma collection, le black metal et certains documentaires que j’avais pu voir sur les contrées nordiques.

Vent, isolement et dépendance

Sans mentir, en atterrissant aux îles Shetland, un soir de 2001, après avoir déjà pris trois avions, j’ai tout de suite senti mon ventre se nouer.
Je n’ai pas détesté, mais un seul coup d’œil aux collines plates et sans arbres a suffi pour me faire comprendre que j’allais avoir du mal à (sur)vivre dans un pays si battu par le vent qu’il était parfois impossible de marcher.
Pour moi, qui suis notoirement indépendante, devoir dépendre en permanence des autres pour me déplacer était contre nature.
Un souvenir qui m’énerve toujours : mes logeurs m’ont « oubliée » dans la ville d’à côté alors qu’ils avaient promis de me ramener.
Je crois que je suis rentrée en stop alors qu’il faisait déjà nuit.
Cela dit, j’ai pu découvrir une culture qui était nouvelle pour moi, une nouvelle langue (les habitants parlaient parfois entre eux le shetlandais, un dialecte truffé de mots d’origine norroise), ainsi que des spécialités culinaires qui demeurent encore parmi mes préférées.
Deux emplois et une immersion totale
Le résultat des courses : j’ai trouvé un autre travail en plus de l’enseignement une fois sur place, pour rembourser le billet d’avion qui était hors de prix à l’époque.
Trois jours par semaine, je travaillais dans différentes écoles de l’île et le reste du temps, j’étais employée d’hôtel ou femme de ménage. Quelques matins et parfois le samedi soir, je faisais les chambres ou je bossais à la plonge au Herrislea House Hotel, un établissement très coloré de Tingwall.
Lerwick et le choix de rentrer

Après quatre mois sur place et un déménagement dans la ville principale (Lerwick, environ 7 000 habitants), ma dernière logeuse en date a réussi à vendre sa maison, qu’elle avait mise sur le marché depuis plusieurs mois.
J’ai eu le choix entre rester dans un endroit qui ne me plaisait pas vraiment, avec une offre culturelle très limitée, sans savoir où trouver un logement abordable… ou bien rentrer en France et entamer un semestre de maîtrise tout en travaillant à côté.
Entre deux départs : vivre de ses langues en France
Maîtrise, DEA et galerie d’art

J’ai sacrifié mon projet d’attendre l’été pour partir à Bergen directement après les îles Shetland et j’ai choisi la deuxième option.
Au final, je suis rentrée pour Noël et j’ai rapidement trouvé un travail dans une galerie d’art tout en faisant ma maîtrise.
Toutefois, pas entièrement échaudée, je gardais encore dans la tête mes rêves d’Écosse (particulièrement de Glasgow, sans savoir pourquoi je la préférais à Édimbourg) et éventuellement de Norvège, mais il a encore fallu attendre plusieurs années.
Tutorat, réception d’hôtel et liste d’attente
Ces années, je les ai occupées à passer ma maîtrise puis mon DEA, à donner des cours de langues et, en saison, à travailler comme réceptionniste dans différents établissements hôteliers de Nice, poste pour lequel mon anglais courant était un atout.
Quatre ans plus tard, je me suis réinscrite à l’université pour suivre des cours en « candidate libre » et pouvoir postuler pour redevenir assistante.
Ce que les Shetland m’ont appris
Avec le recul, ce premier départ manqué ne l’était pas tant que ça. Ces quatre mois m’ont appris que je pouvais m’adapter à un endroit qui ne me ressemblait pas, cumuler deux emplois et me débrouiller dans une langue qui n’était pas la mienne. Ils m’ont surtout montré ce dont j’avais besoin pour me sentir chez moi quelque part : une ville, de l’indépendance et une vie culturelle.
L’envie de partir vers le nord, elle, est restée intacte.
Si vous cherchez une traductrice de l’anglais vers le français, vous trouverez le détail de mon travail sur ma page services de traduction. Et si vous aussi, vous avez vécu un premier départ qui ne s’est pas passé comme prévu, racontez-le-moi sur Instagram.
Quant à moi, je rêvais de Glasgow, sans trop y croire.
La suite au prochain épisode.