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Culture & langues

La collection Burrell m’a enseigné la muséographie

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Introduction : une leçon de muséographie venue de Glasgow

Muséographie : ensemble des techniques, méthodes et pratiques de conception et d’organisation des musées et des expositions.

Qu’est-ce que ça a à voir avec mon travail de traductrice et conceptrice de systèmes d’organisation ?

Je m’explique.

Il y a une vingtaine d’années, j’ai vécu à Glasgow pendant un peu plus de deux ans. Cité historique, elle est également une ville vibrante de culture. Je sortais toutes les semaines : musées, expos, restos avec des amis, promenades dans la nature environnante. Je n’avais encore jamais vécu une telle animation et je n’ai d’ailleurs plus jamais retrouvé ces sensations. Et encore moins celle que j’ai ressentie en découvrant pour la première fois la collection Burrell, nichée au cœur de Pollok Park.

Riche de près de 9 000 objets, cette collection éclectique est exposée dans un bâtiment en forme de L construit par John Meunier, Barry Gasson et Brit Andresen au début des années 1980. Sa particularité ? Il a été conçu autour de la collection, intégrant même des arches médiévales dans la maçonnerie de son entrée.

Au fil des visites, la collection Burrell m’a donc fait comprendre que la muséographie ne consiste pas seulement à montrer des œuvres, mais à leur fabriquer un écrin qui leur laisse suffisamment d’air pour exister pleinement.

Les week-ends répétés que j’y ai passés m’ont surtout appris à regarder l’intervalle entre les choses : cet espace qui fait ressortir, presque physiquement, ce qui est précieux.

Ce que j’appelle précieux (et pourquoi ce mot compte)

Pour moi, précieux ne veut pas dire rare ou cher. Ce sont des objets ou des documents rassemblés avec amour, attention et curiosité : des instants de vie, des idées, des traces de courants esthétiques, parfois des pièces uniques.

Leur valeur vient du lien qu’on tisse avec eux et de la manière dont on les met en présence (dans un musée, comme dans un système d’organisation).

Beauté, émotion, histoire, sécurité : 4 registres de valeur

Dans le système de classement que je suis en train de développer, je mets l’accent sur les besoins, les objectifs.

Les valeurs que j’attribue à une image ou un PDF sont indissociables du besoin que j’en ai :

À quel visiteur s’adresse-t-on (dans la vie ou dans un système d’organisation) ?

Quand j’ai commencé à créer des tableaux de bord sur Notion, je le faisais pour mon usage personnel, dans le but d’apprendre à manier l’outil ou pour le simple plaisir de créer.

Je n’ai jamais vraiment songé à concevoir des espaces pour d’autres avant que l’envie de lancer ma propre marque ne s’impose à moi.

Dans un musée, on ne regarde pas de la même façon selon son énergie, son temps, son degré de familiarité ou sa capacité d’attention.

Dans un système d’organisation vivant, c’est identique : je dois concevoir pour un usage réel qui varie au gré du rythme, des besoins ou d’une fatigue possible.

Toutes ces questions m’inspirent au quotidien, et je n’ai pas trouvé de meilleure étincelle que la muséographie pour mettre le feu aux poudres de mes recherches.

Mes œuvres coup de cœur… et ce qu’elles révèlent

William Burrell, armateur, collectionnait tout ce qui lui tombait sous la main. Il ne faisait aucune distinction entre les vases antiques, les sculptures hagiographiques sur bois et les tapis du Moyen-Orient.

Pas forcément partisane du « tout est beau », je pense toutefois que ce qui rend une œuvre précieuse est le rapport qu’on entretient avec elle… et la place qu’on lui octroie.

Rodin (L’Âge d’airain) : l’évidence affective

L’œuvre qui me touche le plus à la Burrell, c’est la copie de L’Âge d’airain de Rodin, ma statue préférée de toute l’histoire de l’art.

Même si sa disposition a changé depuis ma dernière visite, elle reste portée par son écrin : la cour, la verdure, le voisinage de l’immense vase de Warwick, provenant de la villa de l’empereur Hadrien.

À Nice, ma ville natale, un exemplaire de la statue se découpe à contre-jour sur une fenêtre. À Berlin, elle est verte, en hauteur, trônant au milieu des impressionnistes. À Bergen, elle a quitté l’escalier de KODE 4 pour être exposée dans la vitrine de la boutique, où les reflets sur la glace ne la rendent parfois pas très visible. Au Victoria & Albert de Londres, elle est exposée avec « des amis », parmi de nombreuses autres statues.

Collectionner les endroits où j’ai vu L’Âge d’airain m’a fait réfléchir à l’importance de l’environnement, du cadre.

Intérieur de la collection Burrell, avec la copie de L’Âge d’airain de Rodin
Photo : Wikimedia Commons

Sekhmet, vitrail de la princesse Cecily, Degas, Luohan : des histoires à raconter

Je suis aussi restée en admiration devant une tête de Sekhmet, une présence si lisse et pourtant si dense qu’elle donne envie d’y faire courir les mains.

Je pense également à un vitrail de la princesse Cecily, dont j’ai conservé une carte postale, à une peinture de Degas et à un Luohan. Celui-ci possède une particularité : il affiche une signature qui apparaît aussi sur un autre Luohan du British Museum. Cette continuité m’a poussée à mener ma petite enquête lors d’un séjour à Londres.

Et puis il y a une autre enquête médiévale à mener pendant la visite. Le musée expose plusieurs représentations d’un disciple de Jésus possédant des traits indéniablement féminins, comme un fil narratif caché qui ferait sourire n’importe quel fan de Dan Brown. Je me souviens d’un guide qui s’était régalé de le faire remarquer, ce qui m’a fait réfléchir à l’importance de la mise en scène et des histoires.

Quand l’art paraît contemporain (et quand il trahit ses limites)

Pour finir sur une note humoristique, hors contexte, certaines pièces égyptiennes paraissent incroyablement contemporaines. Je me rappelle qu’une amie, guide bénévole pour le musée, avait comparé un plat égyptien à un modèle disponible chez IKEA.

Les tableaux aussi montrent des figures qui nous ressemblent : on s’y reconnaît plus qu’on ne l’admet parfois.

En même temps, le contexte historique se trahit dans des détails presque comiques : des animaux sur des tapisseries (éléphants, baleines, lions) sont si déformés qu’ils semblent inventés, comme si l’artiste n’en avait jamais vu de sa vie. C’est probablement le cas, d’ailleurs.

Cette distance avec la réalité n’annule pas la qualité artistique : elle la rend plus intéressante et interroge sur la communication en matière d’art.

La collection d’abord : un bâtiment pensé pour les œuvres, pas le contraire

Explorer la Burrell, ce n’est pas entrer dans une architecture qui accueille de l’art : c’est pénétrer dans une enveloppe pensée pour une collection existante.

Un exemple concret : la galerie des vitraux

La galerie des vitraux est, pour moi, l’exemple le plus parlant : elle laisse le soleil traverser, mais elle prévoit aussi des stores quand la lumière devient trop forte. On voit, littéralement, la double intention : montrer et protéger. Ce n’est pas un compromis : c’est une mise en scène qui assume la conservation.

Galerie des vitraux de la collection Burrell
Photo : Wikimedia Commons

Mélanger les époques sans fausse note

Quand l’espace est bien dosé, on peut jouer sur les contrastes.

Dans la collection, les pièces ne sont pas jetées çà et là pour jouer sur le choc : elles sont choisies pour ne pas s’étouffer mutuellement. Ainsi, une assiette minimaliste peut côtoyer une porte sculptée médiévale sans surcharger les yeux, car les distances absorbent le contraste.

Un parcours existe malgré tout : contraintes de conservation et choix de classification

Bien sûr, tout n’est pas entièrement déconstruit et un parcours existe : certains objets doivent rester en chambre froide ; les quelques tableaux sont accrochés à l’étage, avec une classification par période.

Mais dès qu’on pénètre dans la galerie Nord ouverte sur le parc, c’est autre chose qui prend le dessus : la beauté du lieu. Explorer l’art devient presque un prétexte pour redécouvrir la nature au-delà des baies vitrées… et c’est précisément là que la muséographie agit, en créant une expérience de l’art unique.

Galerie de la collection Burrell ouverte sur Pollok Park
Photo : Wikimedia Commons

Ce que ce modèle permet… et ce qu’il limite

Je ne crois pas à une hiérarchie simple : « la collection d’abord » n’est pas une manière de procéder supérieure aux musées narratifs ou aux musées-bâtiments.

C’est une autre manière d’organiser l’attention.

Elle permet une relation plus libre, plus personnelle, et elle implique aussi des limites, notamment quand il s’agit de renouveler un espace pensé pour une collection relativement stable.

Pourquoi je n’ai pas ressenti de frustration dans des musées classiques

Je n’ai d’ailleurs ressenti aucune frustration au British Museum, au Victoria & Albert ni sur l’île aux Musées de Berlin.

J’aime aussi les moments où les musées racontent une histoire.

Je pense, par exemple, à ces dispositifs où Hadrien et Antinoüs sont placés face à face.

Bustes d’Hadrien et d’Antinoüs placés face à face au British Museum
Photo : Wikimedia Commons

Je revois une scène au musée de Pergame, à Berlin, pendant l’exposition de 2009 « Le retour des Dieux » (voir ma photo ci-dessous) : je suis entrée dans une salle, j’ai repéré un buste d’Hadrien, et j’ai suivi son regard, certaine qu’il finirait par se poser sur la statue de son amant.

Exposition « Le retour des dieux » au musée de Pergame, à Berlin, en 2009

Il y a également des musées que je n’ai visités qu’une seule fois, comme le musée Marc-Chagall de Nice ou le musée Old Masters de Bruxelles. Heureusement, les œuvres exposées s’y limitaient à un artiste, une époque ou un support précis, sans quoi je n’en garderais pas le moindre souvenir.

Une limite : renouveler les espaces (et le rôle des expositions temporaires)

Tirons une leçon opérationnelle : quand on construit autour d’une collection existante en intégrant des éléments dans la maçonnerie même des murs, il faut accepter l’impossibilité de renouveler les espaces aussi souvent qu’on le voudrait. (Sur bien des plans, c’est vrai aussi pour des musées plus traditionnels.)

D’où l’importance d’espaces destinés aux expositions temporaires : des zones où l’on peut déplacer, essayer, reconfigurer, sans toucher au cœur.

C’est une piste très concrète quand vous pensez à vos propres espaces de travail, dans lesquels il est utile de prévoir un bac à sable, un espace d’essai et de test.

Dans mon cas, ma vue « Inspirations » accueille une exposition temporaire de mes inspirations visuelles du moment.

Vue « Inspirations » de mon espace Notion, conçue comme une exposition temporaire

La vraie leçon : la valeur de l’intervalle

Ce que je ramène vraiment de la Burrell, c’est une idée simple : la valeur d’une pièce se voit aussi dans l’espace qui la détoure. L’intervalle n’est pas du vide inutile, mais une condition de la perception.

On dit parfois qu’une partie essentielle de la musique, ce sont les intervalles de silence entre les notes. Ici, c’est pareil : l’air entre les œuvres fait ressortir leur gloire.

C’est la même chose dans mes tableaux de bord Notion. J’aime faire respirer les éléments et ne pas surcharger mes espaces.

L’espace qui respire : ne pas surcharger, laisser circuler le regard et le corps

Ma philosophie de designer en herbe : l’attention a besoin de vide pour aborder et reconnaître ce qui compte. Car lorsque chaque élément devient visible, lisible, il est utile et actionnable.

Conclusion : concevoir des écrins, pas des entrepôts

Voilà comment la collection Burrell m’a introduite à la muséographie, qui a profondément influencé à son tour ma conception d’espaces de travail sur Notion, mais aussi la création de mon propre système de classement, avec lequel je transpose la muséographie à l’organisation pro et perso. Les méthodes qui l’ont inspiré sont présentées dans mon article Quels systèmes de classement pour s’organiser ?.

Ce regard sur la mise en valeur, je le mets aussi au service des institutions culturelles et des maisons d’édition : je suis traductrice spécialisée dans la culture et l’édition, de l’anglais et du norvégien vers le français.

Vous préparez une exposition, un catalogue ou un guide de visite ? Découvrez mes services et mon parcours, puis écrivez-moi à hello@angeliqueolivia.com ou sur LinkedIn.

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Angélique Olivia

Angélique Olivia MoreauLinguiste et traductrice installée à Bergen, en Norvège : je construis des ponts entre les langues, la culture et la façon dont nous organisons nos vies.

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